— Et qu’est-ce qui s’est passé, après ta naissance ?
— Mon père a disparu pendant trois jours en sortant de la mairie. Au lieu de rentrer rue de Vaugirard, il s’est évaporé dans la nature.
— Personne ne savait où il était allé ?
— Non. Personne. Il devait être dans un drôle d’état parce qu’il a déclaré n’importe quoi à la mairie. Sur mon certificat de naissance, tout est faux, les dates, les lieux. Il avait tout inventé.
— Tu crois qu’il était défoncé ?
— Peut-être… ou alors c’était un réflexe de la Résistance… je ne sais pas. En tout cas je peux te dire que cela m’a posé beaucoup de problèmes par la suite, quand je suis devenue fonctionnaire. Je suis même passée devant un juge de première instance à la mairie du 6e
. Je peux te dire que, sous Pasqua à l’Intérieur, les fonctionnaires devaient être « français-français » – et ce n’était pas le cas pour moi. Quand j’ai dû refaire mes papiers d’identité, sous Sarkozy cette fois-ci, parce qu’on m’avait tout volé, carte, passeport, permis de conduire… cela a été toute une affaire aussi. Un employé de l’administration m’a expliqué que je devais prouver que j’étais française. « Mais comment voulez-vous que je le prouve, puisqu’on m’a volé tous mes papiers ? — Prouvez que vos parents le sont. » Ma mère étant née à l’étranger, mon père ayant un nom espagnol et mon certificat de naissance étant faux, j’étais très suspecte. Et là je me suis dit, merde, ça recommence.— Maman, qu’est-ce qu’il advient de toi, après la mort de ton père ?
— C’est à ce moment-là que je suis envoyée à Céreste, dans la famille d’Yves.
Après deux années passées en Allemagne, Myriam rentre en France. Yves prend la place de Vicente dans son lit et l’encourage à passer les concours pour devenir professeure. Pour qu’elle puisse se concentrer, il installe Lélia chez une veuve de la Grande Guerre, Henriette Avon, dans le bastion des Sidoine. Désormais, Yves sera toujours là pour aider Myriam et la soulager. Envers et contre tout.
Henriette hésite avant de prendre cette nouvelle pensionnaire, parce que les enfants finissent par coûter plus qu’ils ne rapportent – à cause du linge qu’il faut laver plus souvent que de raison, à cause de la vaisselle cassée, et du pain qu’ils chapardent dans les placards. Mais cette petite enfant brune collée à sa mère, comme un chien qui sent que son maître cherche à s’en débarrasser, lui fait pitié.
Henriette est pauvre, très pauvre même – et ses pensionnaires sont encore plus pauvres qu’elle. Avec Lélia, il y a Jeanne. On dit qu’elle est centenaire parce que personne ne se souvient de quand elle est née. Son petit corps cuirassé ressemble à un homard. Elle est aveugle mais ses doigts font encore des merveilles. Il suffit de la poser dans un coin, un torchon plein de petits pois ou de lentilles sur les genoux, et les mains de Jeanne s’agitent dans l’air pour écosser, trier, décortiquer, éplucher, comme si les prunelles de ses yeux vides étaient descendues dans la pulpe de ses doigts. Mais Jeanne fait peur à Lélia, elle sent la pisse, si fort que la petite déguerpit dès que possible.
Jeanne ne se lave jamais. En revanche, Henriette est intraitable sur la propreté de Lélia. Pour lui laver les cheveux, elle l’installe sur un petit tabouret devant l’évier, un gant sur les yeux et une serviette autour du cou. Henriette vide un berlingot Dop de couleur vanille sur le crâne de Lélia. Le shampoing coûte cher mais Henriette ne lésine pas. Elle verse à petites doses successives de l’eau tiédie d’un broc, qui coule goutte à goutte, de la nuque le long des oreilles, en faisant frissonner la fillette.