Читаем La vie devant soi полностью

J’ai trouvé Madame Rosa dans son état d’habitude, mais je voyais bien qu’elle avait peur et c’est signe d’intelligence. Elle a même prononcé mon nom, comme si elle m’appelait au secours.

– Je suis là, Madame Rosa, je suis là…

Elle essayait de dire quelque chose et ses lèvres bougeaient, sa tête tremblait et elle faisait des efforts pour être une personne humaine. Mais tout ce que ça donnait, c’est que ses yeux devenaient de plus en plus grands et elle restait la bouche ouverte, les mains posées sur les bras du fauteuil à regarder devant elle comme si elle entendait déjà la sonnette…

− Momo…

– Soyez tranquille, Madame Rosa, je vous laisserai pas devenir champion du monde des légumes dans un hôpital…

Je ne sais pas si je vous ai fait savoir que Madame Rosa avait toujours le portrait de Monsieur Hitler sous son lit et quand ça allait très mal, elle le sortait, elle le regardait et ça allait tout de suite mieux. J’ai pris le portrait sous le lit et je l’ai placé sous le nez de Madame Rosa.

– Madame Rosa, Madame Rosa, regardez qui est là…

J’ai dû la secouer. Elle a soupiré un peu, elle a vu le visage de Monsieur Hitler devant elle et elle l’a reconnu tout de suite, elle a même poussé un hurlement, ça l’a ranimée tout à fait et elle a essayé de se lever.

– Dépêchez-vous, Madame Rosa, vite, il faut partir…

– Ils arrivent ?

– Pas encore, mais il faut partir d’ici. On va aller en Israël, vous vous souvenez ?

Elle commençait à fonctionner, parce que chez les vieux, c’est toujours les souvenirs qui sont les plus forts.

– Aide-moi, Momo…

– Doucement, Madame Rosa, on a le temps, ils ont pas encore téléphoné, mais on peut plus rester ici…

J’ai eu du mal à l’habiller et par-dessus le marché, elle a voulu se faire belle et j’ai dû lui tenir le miroir pendant qu’elle se maquillait. Je ne voyais pas du tout pourquoi elle voulait mettre ce qu’elle avait de mieux, mais la féminité, on peut pas discuter avec ça. Elle avait tout un tas de frusques dans son placard, qui ne ressemblaient à rien de connu, elle les achetait aux Puces quand elle avait du pognon, pas pour les mettre mais pour rêver dessus. La seule chose dans laquelle elle pouvait entrer tout entière c’était son kimono modèle japonais avec des oiseaux, des fleurs et le soleil qui se levait. Il était rouge et orange. Elle a aussi mis sa perruque et elle a encore voulu se regarder dans la glace de l’armoire mais je ne l’ai pas laissé faire, ça valait mieux.

Il était déjà onze heures du soir quand on a pu prendre l’escalier. Jamais j’aurais cru qu’elle allait y arriver. Je ne savais pas combien Madame Rosa avait encore de force en elle pour aller mourir dans son trou juif. Son trou juif, je n’y ai jamais cru. J’avais jamais compris pourquoi elle l’avait aménagé et pourquoi elle y descendait de temps en temps, s’asseyait, regardait autour d’elle et respirait. Maintenant, je comprenais. J’avais pas encore assez vécu pour avoir assez d’expérience et même aujourd’hui que je vous parle, je sais qu’on a beau en baver, il vous reste toujours quelque chose à apprendre.

La minuterie ne marchait pas bien et s’éteignait tout le temps. Au quatrième étage, on a fait du bruit et Monsieur Zidi, qui nous vient d’Oujda, est sorti pour voir. Quand il a aperçu Madame Rosa, il est resté la bouche ouverte comme s’il n’avait jamais vu un kimono modèle japonais et il a vite refermé la porte. Au troisième, on a croisé Monsieur Mimoûn qui vend des cacahuètes et des marrons à Montmartre et qui va bientôt rentrer au Maroc fortune faite. Il s’est arrêté, il a levé les yeux et il a demandé :

– Qu’est-ce que c’est, mon Dieu ?

– C’est Madame Rosa qui se rend en Israël.

Il a réfléchi, et puis il a réfléchi encore et il a voulu savoir, d’une voix encore effrayée :

– Pourquoi ils l’ont habillée comme ça ?

– Je ne sais pas, Monsieur Mimoûn, je ne suis pas juif.

Monsieur Mimoûn a avalé de l’air.

– Je connais les Juifs. Ils s’habillent pas comme ça. Personne ne s’habille comme ça. C’est pas possible.

Il a pris son mouchoir, il s’est essuyé le front et puis il a aidé Madame Rosa à descendre, parce qu’il voyait bien que c’était trop pour un seul homme. En bas, il a voulu savoir où étaient ses bagages et si elle n’allait pas prendre froid en attendant le taxi et il s’est même fâché et a commencé à gueuler qu’on n’avait pas le droit d’envoyer une femme chez les Juifs dans un état pareil. Je lui ai dit de monter au sixième et de parler à la famille de Madame Rosa qui s’occupait des bagages et il est parti en disant que la dernière chose qu’il voulait c’était de s’occuper d’envoyer des Juifs en Israël. On est resté seuls en bas et il fallait se dépêcher car il y avait encore un demi-étage à descendre jusqu’à la cave.

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