Читаем La vie devant soi полностью

– Ils vont me faire vivre de force, Momo. C’est ce qu’ils font toujours à l’hôpital, ils ont des lois pour ça. Je ne veux pas vivre plus que c’est nécessaire et ce n’est plus nécessaire. Il y a une limite même pour les Juifs. Ils vont me faire subir des sévices pour m’empêcher de mourir, ils ont un truc qui s’appelle l’Ordre des médecins qui est exprès pour ça. Ils vous en font baver jusqu’au bout et ils ne veulent pas vous donner le droit de mourir, parce que ça fait des privilégiés. J’avais un ami qui n’était même pas juif mais qui n’avait ni bras ni jambes, à cause d’un accident, et qu’ils ont fait souffrir encore dix ans à l’hôpital pour étudier sa circulation. Momo, je ne veux pas vivre uniquement parce que c’est la médecine qui l’exige. Je sais que je perds la tête et je veux pas vivre des années dans le coma pour faire honneur à la médecine. Alors, si tu entends des rumeurs d’Orléans pour me mettre à l’hôpital, tu demandes à tes copains de me faire la bonne piqûre et puis de jeter mes restes à la campagne. Dans des buissons, pas n’importe où. J’ai été à la campagne après la guerre pendant dix jours et j’ai jamais autant respiré. C’est meilleur pour mon asthme que la ville. J’ai donné mon cul aux clients pendant trente-cinq ans, je vais pas maintenant le donner aux médecins. Promis ?

– Promis, Madame Rosa.

– Khaïrem ?

– Khaïrem.

Ça veut dire chez eux « je vous jure », comme j’ai eu l’honneur.

Moi Madame Rosa je lui aurais promis n’importe quoi pour la rendre heureuse parce que même quand on est très vieux le bonheur peut encore servir, mais à ce moment on a sonné et c’est là que s’est produit cette catastrophe nationale que je n’ai pas pu encore faire entrer ici et qui m’a causé une grande joie car elle m’a permis de vieillir d’un seul coup de plusieurs années, en dehors du reste.

On a sonné à la porte, je suis allé ouvrir et il y avait là un petit mec encore plus triste que d’habitude, avec un long nez qui descendait et des yeux comme on en voit partout mais encore plus effrayés. Il était très pâle et transpirait beaucoup, en respirant vite, la main sur le cœur, pas à cause des sentiments mais parce que le cœur est ce qu’il y a de plus mauvais pour les étages. Il avait relevé le col de son pardessus et n’avait pas de cheveux comme beaucoup de chauves. Il tenait son chapeau à la main, comme pour prouver qu’il en avait un. Je ne savais pas d’où il sortait mais je n’avais encore jamais vu un type aussi peu rassuré. Il m’a regardé avec affolement et je lui ai rendu la monnaie car je vous jure qu’il suffisait de voir ce type-là une fois pour sentir que ça va sauter et vous tomber dessus de tous les côtés, et c’est la panique.

– Madame Rosa, c’est bien ici ?

Il faut toujours être prudent dans ces cas-là parce que les gens que vous connaissez pas ne grimpent pas six étages pour vous faire plaisir.

J’ai fait le con comme j’ai le droit à mon âge.

– Qui ?

– Madame Rosa.

J’ai réfléchi. Il faut toujours gagner du temps dans ces cas-là.

– C’est pas moi.

Il a soupiré, il a sorti un mouchoir, il s’est essuyé le front et après il a refait la même chose dans l’autre sens.

– Je suis un homme malade, dit-il. Je sors de l’hôpital où je suis resté onze ans. J’ai fait six étages sans la permission du médecin. Je viens ici pour voir mon fils avant de mourir, c’est mon droit, il y a des lois pour ça, même chez les sauvages. Je veux m’asseoir un moment, me reposer, voir mon fils, et c’est tout. Est-ce que c’est ici ? J’ai confié mon fils à Madame Rosa il y a onze ans de ça, j’ai un reçu.

Il a fouillé dans la poche de son pardessus et il m’a donné une feuille de papier crasseuse comme c’est pas possible. J’ai lu ce que j’ai pu grâce à Monsieur Hamil, à qui je dois tout. Sans lui, je ne serais rien. Reçu de Monsieur Kadir Yoûssef cinq cents francs d’avance pour le petit Mohammed, état musulman, le sept octobre 1956. Bon, j’ai eu un coup, mais on était en 70, j’ai vite fait le compte, ça faisait quatorze ans, ça pouvait pas être moi. Madame Rosa a dû avoir des chiées de Mohammeds, à Belleville, c’est pas ce qui manque.

– Attendez, je vais voir.

Je suis allé dire à Madame Rosa qu’il y avait là un mec avec une sale gueule qui venait chercher s’il avait un fils et elle a tout de suite eu une peur bleue.

– Mon Dieu, Momo, mais il n’y a que toi et Moïse.

– Alors, c’est Moïse, que je lui ai dit, parce que c’était lui ou moi, c’est la légitime défense.

Moïse roupillait à côté. Il roupillait plus que n’importe qui j’ai jamais connu parmi les mecs qui roupillent.

– C’est peut-être pour faire chanter la mère, dit Madame Rosa. Bon, on va voir. Les maquereaux, c’est pas ça qui me fera peur. Il peut bien prouver. J’ai des faux papiers en règle. Fais-le voir. S’il fait le dur, tu vas chercher Monsieur N’Da.

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