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En cette rentrée de septembre 1929, les filles ne vont pas encore à l’école. Un précepteur vient à la maison leur apprendre le français. Elles le maîtrisent plus vite que leurs parents.

Emma donne des leçons de piano aux enfants des beaux quartiers. Cela fait cinq ans qu’elle n’a pas joué sur un vrai instrument. Ephraïm réussit à entrer au conseil d’administration d’une société d’ingénierie automobile, la Société des carburants, lubrifiants et accessoires. Un bon début pour faire des affaires.

Tout va très vite, très bien, comme aux premiers temps de Riga. Deux années passent. Ephraïm envoie une lettre à son père, dans laquelle il se félicite de sa décision.

Le 1er avril 1931, la famille quitte Boulogne et déménage aux portes de Paris, 131 boulevard Brune, près de la porte d’Orléans. L’immeuble, nouvellement bâti, possède le confort moderne, gaz de ville, eau et électricité. Ephraïm est heureux de pouvoir offrir un tel luxe à sa femme et à ses enfants. Il se passionne pour la croisière jaune, une expédition organisée par la famille Citroën entre Beyrouth et la Chine.

— Une famille juive de Hollande qui vendait des citrons avant de faire fortune dans les diamants puis l’automobile… Citrons, Citroën !

Ces destins fascinent Ephraïm, qui veut lui aussi être naturalisé français. Il sait que les démarches seront longues, mais il est résolu à les mener jusqu’au bout.

Ephraïm décide que ses filles iront dans le meilleur établissement de Paris. Au printemps, les Rabinovitch sont accueillis par la directrice du lycée Fénelon, pour une visite du petit collège. Fondé à la fin du XIXe, c’est la première institution laïque « d’excellence » pour jeunes filles.

— Les professeures sont d’une grande exigence avec les élèves, prévient-elle.

Pour des petites étrangères qui ne parlaient pas un mot de français deux ans auparavant, il sera difficile d’y réussir.

— Mais vous ne devez pas vous décourager.

En passant devant la fenêtre extérieure du gymnase, les Rabinovitch aperçoivent les bras et les jambes des jeunes filles tourbillonnant silencieusement dans l’air, comme des papillons de nuit.

Myriam et Noémie sont impressionnées par la salle de dessin, décorée avec des têtes de statues grecques en plâtre.

— On dirait le musée du Louvre, disent-elles à la directrice.

Myriam et Noémie regrettent de ne pas manger à la cantine. Le réfectoire est si beau, avec ses nappes blanches, ses corbeilles à pain en osier, ses petits bouquets de fleurs. Il ressemble à un restaurant.

À Fénelon, la discipline est sévère et la bonne tenue impérative. Blouse beige avec nom et classe brodés au fil rouge, pas de maquillage.

— Interdiction d’être attendue aux abords du lycée par un garçon, même si c’est un frère, annonce sèchement la directrice.

Sous le grand escalier, la statue en bronze d’Œdipe aveugle, guidé par sa fille Antigone, fascine les fillettes.

Quand ils sortent dans la rue, Ephraïm s’accroupit et prend chacune de ses filles par la main :

— Vous devez être les premières de la classe, c’est compris ?


En septembre 1931, les filles font leur rentrée dans les petites classes du lycée Fénelon. Myriam a presque 12 ans et Noémie 8 ans. Sur leur fiche d’inscription, on peut lire : « Palestiniennes d’origine lituanienne, sans nationalité. »

Pour se rendre à Fénelon, Myriam et Noémie prennent le métro tous les matins. Dix stations séparent la porte d’Orléans de la place de l’Odéon, ensuite elles traversent la cour de Rohan qui débouche dans la rue de l’Éperon. L’ensemble du trajet prend une demi-heure sans courir. Elles le font quatre fois par jour : externes, elles doivent rentrer à midi boulevard Brune pour avaler un déjeuner en vingt minutes à peine. La cantine coûte plus cher que les tickets de métro.

Ces trajets quotidiens sont des épreuves pour les fillettes. Elles se tiennent l’une à côté de l’autre comme des soldats vaillants. Myriam est toujours là pour que Noémie ne fasse pas de mauvaise rencontre dans le métro. Noémie est toujours là pour attirer la sympathie des autres enfants dans la cour de récréation. Elles fonctionnent désormais comme le gouvernement d’un petit État dont elles sont les deux reines.


— En 1999, quand j’ai fait mes dossiers pour entrer en khâgne au lycée Fénelon, tu savais que Myriam et sa sœur y avaient été élèves soixante-dix ans auparavant ?

— Pas du tout, figure-toi – je n’en étais pas encore là dans mes recherches. Sinon, je t’en aurais parlé évidemment.

— Tu ne trouves pas cela surprenant ?

— Quoi ?

— À l’époque je rêvais d’entrer au lycée Fénelon, tu te souviens ? J’étais tellement déterminée au moment de préparer mes dossiers. Comme si…


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