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Il faut aussi organiser l’accueil des familles qui vont bientôt venir se présenter, en masse, devant les portes tournantes du palace, avec l’espoir de retrouver un fils, un mari, une femme, un père ou des grands-parents. L’idée est de mettre en place un système de fiches, qui seront exposées dans le hall de l’hôtel. Toutes les familles concernées déposeront une feuille cartonnée avec des photographies de leurs proches disparus, et des renseignements qui permettront de les identifier – ainsi que leurs coordonnées.

Tout le long du boulevard Raspail, on récupère les panneaux des élections municipales qui doivent avoir lieu à partir du 29 avril 1945. Deux douzaines de panneaux, constitués de planches de bois clouées les unes sur les autres. Ils sont installés dans le hall d’entrée du Lutetia, jusqu’au grand escalier. Petit à petit ils seront recouverts de dizaines de milliers de fiches, rédigées à la main, avec des photographies et des informations nécessaires aux retrouvailles des familles.

Il faut aussi organiser les bureaux d’accueil et de sélection.

Le ministère des Prisonniers de guerre estime que les formalités d’accueil dureront entre une et deux heures. Le temps d’établir des listes administratives, de donner quelques soins à l’infirmerie, des tickets de ravitaillement ainsi que des bons de transport pour que ceux qui reviennent d’Allemagne puissent rentrer chez eux, en train ou en métro pour les Parisiens. Les arrivants recevront des cartes de déportés, ainsi qu’un peu d’argent.

Le 26 avril, tout est prêt. Le jour de l’ouverture de l’hôtel, Jeanine vient donner un coup de main car les organisateurs ont besoin d’aide.

Mais les choses ne se passent pas comme le ministère l’avait prévu. Ceux qui reviennent sont dans un état indescriptible. L’accueil n’est pas adapté. Personne n’avait imaginé une chose pareille.


— Comment c’était ? demande Myriam, quand Jeanine rentre rue de Vaugirard, après la première journée.

Jeanine ne sait pas quoi répondre.

— Eh bien, explique Jeanine. On ne s’attendait pas à ça.

— À quoi ? demande Myriam. Je veux venir avec toi.

— Attends un peu, que les choses s’organisent…

Les jours suivants, Myriam insiste.

— Ce n’est pas le moment. On a eu deux morts du typhus le premier jour. Une femme de chambre et le jeune scout qui tenait le vestiaire.

— Je ne m’approcherai pas des gens.

— Dès que tu rentres dans l’hôtel, tu reçois une volée de poudre. Ils passent tout le monde au DDT. Je ne crois pas que ce soit très recommandé pour ton lait.

— Je ne rentrerai pas à l’intérieur, j’attendrai dehors.

— Tu sais, ils lisent les listes de ceux qui rentrent chaque jour, à la radio. C’est mieux pour toi de les écouter ici plutôt que de te mettre dans la foule.

— Je veux déposer une fiche à l’entrée de l’hôtel.

— Alors donne-moi des photos et les renseignements, j’irai la remplir pour toi.

Myriam regarde fixement Jeanine :

— Pour une fois, c’est toi qui vas m’écouter. Demain, j’irai au Lutetia. Et personne ne pourra m’en empêcher.

<p>Chapitre 27</p>

Sous le soleil de Paris, un autobus à plateforme traverse la Seine argentée qui ouvre ses cuisses sur la place Dauphine, l’autobus prend le pont des Arts où la beauté des femmes vous saute à la gorge avec leur rouge à lèvres écarlate et leurs ongles hautains, et les automobiles vont et viennent dans tous les sens, et leurs chauffeurs fument, l’avant-bras posé sur le rebord de la vitre tandis que les soldats américains se promènent, ils regardent les Françaises, leurs talons haut les cœurs et des anneaux fins à chaque doigt, les robes à fleurs cintrées font pointer leurs tétons, l’air de la capitale est plus doux de jour en jour, les tilleuls font de l’ombre sur les trottoirs, les enfants rentrent de l’école, cartable sur le dos. L’autobus suit son trajet, de la rive droite à la rive gauche, de la gare de l’Est à l’hôtel Lutetia, et tous, les automobilistes pressés de rentrer, les commerçants sur le pas de leur boutique, les passants avec leurs préoccupations de passants, tous s’arrêtent en voyant apparaître pour la première fois, à l’intérieur des bus, ces êtres aux arcades sourcilières saillantes, aux regards étranges. Et des bosses sur leurs crânes rasés.

— Ils ont fait sortir les fous de l’hôpital d’aliénés ?

— Non, ce sont les vieillards qui rentrent d’Allemagne.

Ce ne sont pas des vieillards, ils ont pour la plupart entre 16 et 30 ans.

— Ils ne font rentrer que les hommes ?

Il y a des femmes aussi, mais sans leurs cheveux, leurs corps décharnés, elles ne sont plus reconnaissables. Certaines ne pourront plus jamais avoir d’enfants.


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