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Quand tu regardes une ville elle te regarde. Elle dresse contre toi ses tours. Elle t'observe de derrière ses créneaux. Elle te ferme ou t'ouvre ses portes. Ou bien elle désire être aimée ou te sourire et tourne en ta direction les parures de son visage. Toujours quand nous prenions les villes il nous semblait, tant elles avaient bien été bâties en vue du visiteur, qu'elles se donnaient à nous. Portes monumentales et avenues royales, que tu sois chemineau ou conquérant, tu es toujours reçu en prince.

Mais le malaise s'empara de mes hommes quand les remparts, peu à peu grandis par l'approche, nous parurent si visiblement nous tourner le dos dans un calme de falaise, comme s'il n'était rien hors de la ville.

Nous usâmes la première journée à en faire le tour, lentement, cherchant quelque brèche, quelque défaut, ou à tout le moins quelque issue murée. Il n'en était point. Nous cheminions à portée de fusil mais aucune riposte ne rompait jamais le silence bien qu'il arrivât que quelques-uns de mes hommes dont le malaise allait s'aggravant tirassent eux-mêmes des salves de défi. Mais il en était de cette cité derrière ses remparts comme du caïman sous sa carapace qui ne daigne même pas pour toi sortir d'un songe.


D'une éminence lointaine qui, sans surplomber les remparts, permettait un regard rasant, nous observâmes une verdure serrée comme du cresson. Or, à l'extérieur des remparts, on n'eût point découvert un seul brin d'herbe. Il n'était plus, à l'infini, que sable et rocaille usés de soleil, tant les sources de l'oasis avaient été patiemment drainées pour le seul usage intérieur. Ces remparts retenaient toute végétation comme le casque une chevelure. Nous déambulions stupides à quelques pas d'un paradis trop dense, d'une éruption d'arbres, d'oiseaux, de fleurs, étranglée par la ceinture des remparts comme pour le basalte d'un cratère.


Quand les hommes eurent bien connu que le mur était sans fissures, une part d'entre eux fut prise de peur. Car cette ville jamais, de mémoire d'homme, n'avait donc ni délégué ni accueilli de caravane. Aucun voyageur n'avait apporté avec son bagage l'infection de coutumes lointaines. Aucun marchand n'y avait introduit l'usage d'un objet ailleurs familier. Aucune fille capturée au loin n'avait versé sa race dans la leur. Il semblait à mes hommes palper l'écorce d'un monstre informulable qui ne possédât rien en commun avec les peuples de la terre. Car les îles les plus perdues, des naufrages de navires les ont une fois abâtardies, et tu trouves toujours quelque chose pour établir ta parenté d'homme et forcer le sourire. Mais ce monstre, s'il se montrait, ne montrerait point de visage.

Il en est d'autres parmi les hommes qui, bien au contraire, furent tourmentés par un amour informulable et singulier. Car tu es ému par celle-là seule qui est permanente et bien fondée, ni métissée de pâte dans sa chair, ni pourrie de langage dans sa religion ou ses coutumes, et qui ne sort point de cette lessive de peuples où tout s'est mélangé et qui est glacier fondu en mare. Qu'elle était belle, cette bien-aimée si jalousement cultivée, dans ses aromates et ses jardins et ses coutumes!

Mais les uns comme les autres et moi-même, une fois le désert franchi, nous butions sur l'impénétrable. Car, qui s'oppose à toi, t'ouvre le chemin de son cœur, comme à ton épée celui de sa chair et tu peux espérer le vaincre, l'aimer ou en mourir, mais que peux-tu contre qui t'ignore? Et c'est quand me vint ce tourment que précisément nous découvrîmes que tout autour du mur sourd et aveugle, le sable montrait une zone plus blanche d'être trop riche en ossements qui sans doute témoignaient du sort des délégations lointaines, semblable qu'elle était à la frange d'écume où se résout, le long d'une falaise, la houle que vague par vague délègue la mer.

Mais comme, le soir venu, je considérais du seuil de ma tente ce monument impénétrable qui durait au milieu de nous, je méditai et il me parut que bien plus que la ville à prendre c'était nous qui subissions un siège. Si tu incrustes une semence dure et fermée dans une terre fertile, ce n'est point ta terre qui, de l'entourer, assiège ta semence. Car ta semence quand elle craquera, sa graine établira son règne sur ta terre. «S'il est, par exemple, derrière les murs, me disais-je, tel ou tel instrument de musique ignoré de nous et s'il en est tiré des mélodies âpres ou mélancoliques, et d'un goût pour nous encore inconnu, l'expérience m'enseigne qu'une fois forcée cette réserve mystérieuse et répandus mes hommes parmi ses biens je les retrouverai plus tard, dans les soirées de mes campements s'exerçant à tirer de ces instruments peu usuels telle mélodie d'un goût neuf pour leurs chœurs. Et leurs cœurs en seront changés.

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Евгений Водолазкин – прозаик, филолог. Автор бестселлера "Лавр" и изящного historical fiction "Соловьев и Ларионов". В России его называют "русским Умберто Эко", в Америке – после выхода "Лавра" на английском – "русским Маркесом". Ему же достаточно быть самим собой. Произведения Водолазкина переведены на многие иностранные языки.Герой нового романа "Авиатор" – человек в состоянии tabula rasa: очнувшись однажды на больничной койке, он понимает, что не знает про себя ровным счетом ничего – ни своего имени, ни кто он такой, ни где находится. В надежде восстановить историю своей жизни, он начинает записывать посетившие его воспоминания, отрывочные и хаотичные: Петербург начала ХХ века, дачное детство в Сиверской и Алуште, гимназия и первая любовь, революция 1917-го, влюбленность в авиацию, Соловки… Но откуда он так точно помнит детали быта, фразы, запахи, звуки того времени, если на календаре – 1999 год?..

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